
En Allemagne, quatre géants européens du ciment s’agrègent autour d’un projet ambitieux de capture du CO2 qui pourrait changer l’économie du secteur lourd. Sous la bannière CI4C, Buzzi Unicem Dyckerhoff, HeidelbergCement (Heidelberg Materials), Schwenk Zement et Vicat testent à Mergelstetten la technologie Oxyfuel, conçue pour produire un flux de gaz pauvre en azote mais riche en CO2, donc plus facile et moins coûteux à capter. Le pari n’est pas cosmétique : selon la fédération VDZ, fabriquer une tonne de ciment en Allemagne génère en moyenne 600 kg de CO2, dont près des deux tiers proviennent de la décarbonatation du calcaire, un verrou purement chimique. Comment traiter l’“effet sablier” d’un calendrier climatique qui se resserre alors que l’industrie des matériaux demeure vitale aux infrastructures européennes ?
Au-delà du procédé, l’enjeu est macroéconomique. Le coût du carbone, les normes européennes et la compétition internationale créent une “tectonique des plaques économiques” qui pousse la filière vers la réduction des émissions et le développement durable. La mise en service d’un démonstrateur semi-industriel et les premiers lots de clinker “Oxyfuel” fourniront des données cruciales sur les CAPEX, l’OPEX, et l’intégration aux chaînes de valeur CCUS. Dans cette équation, l’écologie n’est plus un supplément d’âme, mais un facteur de compétitivité et de résilience face aux chocs énergétiques et réglementaires. Et si cette coopération devenait le miroir, non déformant cette fois, d’une nouvelle gouvernance industrielle bas-carbone en Europe ?
Catch4climate en Allemagne : une alliance industrielle pour la capture du CO2
Le consortium CI4C réunit quatre acteurs majeurs afin de mutualiser risque technologique et apprentissages. Cette co-innovation vise un déploiement à l’échelle, après la phase de démonstration à Mergelstetten, avec des leçons transférables à d’autres sites européens. Le principe Oxyfuel concentre le CO2 en remplaçant l’air par un mélange d’oxygène et de gaz recyclés dans le four, réduisant l’azote dans les fumées et facilitant la capture.
La trajectoire rappelle la logique des “biens publics technologiques” : chacun y gagne si la filière parvient à abaisser le coût marginal de la tonne de CO2 évitée. L’initiative a été officiellement inaugurée devant un large parterre d’élus et d’industriels, confirmant l’ancrage territorial et politique du projet. Pour le contexte et les acteurs, voir l’alliance CI4C et cette analyse consacrée à Oxyfuel qui synthétise l’approche technique et ses promesses.
Sur le terrain, une scène résume la bascule : Anja, ingénieure procédés, ajuste un capteur d’oxygène au pied du préchauffeur. L’écran indique un taux de CO2 en hausse contrôlée ; en salle de contrôle, l’équipe simule la bascule vers une unité de captage. L’apprentissage opérationnel vaut parfois plus qu’un cahier des charges, et l’environnement industriel s’adapte par itérations rapides.

Technologie Oxyfuel : mécanisme, coûts et limites en 2026
Le cœur du procédé tient en trois mouvements : enrichissement en oxygène, recirculation de gaz de combustion, et production d’un flux de CO2 concentré. Résultat : une capture simplifiée, potentiellement moins énergivore qu’un post-traitement classique, avec un impact favorable sur l’intensité carbone par tonne de clinker. Un document technique d’Heidelberg Materials détaille les architectures possibles et les points de vigilance thermodynamiques.
Reste la facture énergétique et le dimensionnement des équipements de captage, de compression et de conditionnement. Les premiers retours de démonstration doivent objectiver les écarts entre modèles et réalité d’usine, afin d’éviter le “miroir déformant des indicateurs”. Le diagnostic économique dépendra aussi des prix de l’électricité et des incitations publiques.
Les industriels regardent la chaîne CCUS comme un tout, du four au transport du CO2, puis à son stockage ou à sa valorisation. En Allemagne, des projets connexes montrent la dynamique du marché : SPIE revendique la première grande installation de CCU en Allemagne pour une cimenterie, illustrant l’émergence d’offres clés en main. Chaque maillon compte pour abaisser le coût global de la tonne capturée.
De la réduction des émissions à la circularité : valoriser le CO2 capté
Le captage n’est qu’une moitié de l’équation ; l’autre, c’est l’usage. Entre stockage géologique et réutilisation, le choix dépend des bassins industriels et des débouchés. Un exemple concret : le partenariat Etex–Heidelberg pour réintégrer du CO2 dans des produits de construction tout en recyclant le fibrociment. Cette logique de boucle courte conforte la compétitivité et la souveraineté matérielle.
Les premiers jalons de CI4C ont aussi une valeur pédagogique : apprendre à doser, fiabiliser et contrôler la qualité du clinker Oxyfuel pour des ciments conformes aux normes. L’inauguration officielle a précisément insisté sur ce continuum R&D–industrialisation, afin d’éviter la “vallée de la mort” des technologies propres.
- Captage robuste : sécuriser la disponibilité d’oxygène, l’étanchéité du four et la qualité des gaz pour un CO2 hautement concentré.
- Chaîne logistique CO2 : compression, liquéfaction et maillage de transport vers des hubs régionaux.
- Débouchés : stockage géologique, e‑carburants, carbonatation minérale, et intégration dans matériaux.
- Normes et qualité : garantir la performance du ciment Oxyfuel dans le béton, de la durabilité à la sécurité.
- Économie circulaire : combiner recyclage des intrants (déchets minéraux) et capture du CO2 pour maximiser l’impact climat.
Le test industriel vaut preuve : sans débouché clair, la capture reste un coût ; avec des usages ancrés, elle devient un levier de marge et d’environnement compétitif.
Politiques publiques, prix du carbone et financement de la transition
La soutenabilité du modèle dépend de l’architecture d’incitation. En France, l’orientation gouvernementale vers la filière CCUS se précise, comme l’illustre “Bercy mise sur la capture et le stockage du carbone”. Ce signal se reflète en Allemagne et dans le reste de l’UE via l’ETS et le CBAM, qui redessinent l’arbitrage investissement/émissions pour les cimentiers.
Mais le chemin reste balisé d’incertitudes : délais administratifs, chaîne de stockage incomplète, volatilité énergétique. Un tour d’horizon des incertitudes et délais de la décarbonation rappelle que la crédibilité des feuilles de route s’évalue à l’aune des projets effectivement raccordés. À cela s’ajoutent les divergences énergétiques en Europe, qui modulent l’OPEX de chaque site.
Dans cette gouvernance, les contrats pour différence carbone, la taxonomie verte et les Garanties d’Origine pour l’hydrogène bas‑carbone peuvent amortir le risque. En filigrane, l’“effet sablier” impose d’aligner financement, normes et infrastructures au même tempo que l’innovation.
Feuille de route industrielle : du pilote à l’échelle, un test pour le développement durable
Le passage à l’échelle exigera des standards techniques communs, une ingénierie d’approvisionnement en oxygène et des hubs CO2 interopérables. À ce titre, l’expérience CCU/CCS en Allemagne, dont la première grande installation de CCU citée plus haut, sert de laboratoire européen pour synchroniser investissements et régulation.
Pour consolider les apprentissages, la filière peut s’appuyer sur des réseaux d’expertise partagés et sur des plateformes de formation opérateur : la “routine” d’usine fait souvent la différence entre promesse et performance. La logique est simple : moins de CO2 par tonne, plus de valeur pour l’industrie, et une trajectoire crédible de réduction des émissions compatible avec le développement durable.
Louis Murgia est un journaliste économique chevronné, reconnu pour sa capacité à décrypter les enjeux complexes de l’économie contemporaine. Après des études en sciences économiques et politiques, il a débuté sa carrière dans la presse spécialisée avant de rejoindre la rédaction de plusieurs grands quotidiens nationaux. Au fil des années, Louis a couvert une vaste gamme de sujets, allant des politiques budgétaires aux dynamiques des marchés financiers, en passant par les réformes structurelles. Son approche rigoureuse et pédagogique lui a valu une réputation d’excellence dans le journalisme économique.