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Branko Milanovic, économiste : « L’ère du néolibéralisme est révolue, il est temps d’imaginer un nouveau modèle économique »

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Branko Milanovic, économiste : « L’ère du néolibéralisme est révolue, il est temps d’imaginer un nouveau modèle économique »

La thèse est tranchée : pour Branko Milanovic, économiste reconnu pour ses travaux sur les inégalités économiques, la fin du néolibéralisme n’est plus une hypothèse mais un état de fait. Les chaînes de valeur se réorganisent, la puissance publique revient au premier plan et la rivalité entre blocs redessine la carte des échanges. Que signifie, concrètement, ce basculement pour la justice sociale, la croissance durable et la réforme économique à conduire dès maintenant ? En filigrane, une interrogation essentielle : comment bâtir un nouveau modèle économique qui concilie efficacité productive et justice distributive sans retomber dans les erreurs des décennies passées.

Les repères changent vite. Depuis la crise financière, puis les chocs sanitaires, énergétiques et géopolitiques, la « tectonique des plaques économiques » a déplacé le centre de gravité vers l’Asie, tandis que les classes moyennes occidentales peinent à retrouver le terrain perdu. L’effet sablier — une polarisation des revenus et des statuts — s’étend aux territoires, entre métropoles globalisées et périphéries industrielles en reconversion. D’où cette question, à la fois théorique et pratique : si l’ancien cadre ne tient plus, par quoi le remplacer et avec quels outils concrets d’arbitrage entre productivité, climat et équité ? Le débat n’oppose plus seulement État et marché ; il porte sur l’architecture même des règles du jeu.

Fin du néolibéralisme : ce que dit Branko Milanovic en 2026

Dans ses derniers travaux, Branko Milanovic décrit la sortie d’un cycle dominé par l’ouverture sans entraves et la primauté absolue des prix mondiaux. Une synthèse récente, éclairée par une analyse sur l’éloignement de l’hyperglobalisation et par un entretien de référence, pointe un nouvel équilibre où la sécurité économique, la résilience et le climat pèsent aussi lourd que le coût unitaire.

À ses yeux, la période actuelle mêle libéralisme domestique et réflexes mercantilistes à l’international, au service d’objectifs stratégiques. C’est un glissement assumé : la politique industrielle verte, la relocalisation sélective et la « préférence alliée » ne sont plus des anomalies, mais des instruments de politique économique. L’insight clé est limpide : la fin du néolibéralisme n’est pas l’arrêt du marché, c’est la reconfiguration de ses finalités.

Branko Milanovic, économiste : « L’ère du néolibéralisme est révolue, il est temps d’imaginer un nouveau modèle économique »

De l’hyperglobalisation au « national market liberalism »

La bascule décrite par Milanovic s’apparente à un « national market liberalism »: libéral à l’intérieur, stratégique à l’extérieur. Une lecture utile se trouve dans la revue du LSE Review of Books, qui souligne ce compromis entre concurrence domestique et défense active des chaînes d’approvisionnement critiques.

Que change ce cadre pour les entreprises ? L’exemple d’une PME industrielle de la vallée de l’Arve est parlant : elle accède à de nouveaux marchés grâce à la standardisation verte, tout en sécurisant ses intrants via des fournisseurs « amis ». Résultat : moins d’aléas, mais davantage d’exigences d’investissement. Message final : la politique commerciale redevient une politique industrielle par d’autres moyens.

Les débats académiques se déplacent aussi vers les effets distributifs de ce nouvel ordre. Comme l’illustre un entretien critique publié par Jacobin, la redéfinition des priorités peut atténuer la désindustrialisation, mais elle n’élimine pas, à elle seule, la polarisation des revenus. L’enjeu devient alors la conception fine des mécanismes de partage de la valeur.

Un nouveau modèle économique: justice sociale et croissance durable

Construire un nouveau modèle économique suppose d’imbriquer trois objectifs : justice sociale, croissance durable et compétitivité de long terme. Nora, fondatrice d’une start-up de batteries à Dunkerque, en offre un fil conducteur : aides à l’investissement, contrats publics bas carbone et marchés d’exportation « amicaux » ont propulsé la production, mais la montée en compétences locales et la stabilité des revenus restent décisives pour ancrer l’activité.

Pour éviter le « miroir déformant des indicateurs » — croissance sans progrès social, ou emplois sans trajectoires salariales — les politiques doivent articuler productivité et justice distributive. Cela passe par des règles d’incitation et des droits sociaux qui accompagnent la transition technologique, plutôt que de la subir. La ligne d’arrivée ? Un capitalisme réencastré dans des finalités publiques explicites.

Piliers d’une réforme économique crédible

  • Investissement productif vert : conditionner les aides à des trajectoires d’inégalités économiques en baisse et à des objectifs climatiques mesurables.
  • Formation et mobilité : droits à la reconversion et certification des compétences tout au long de la vie, adossés à des index d’emplois locaux.
  • Partage de la valeur : intéressement élargi, planchers salariaux sectoriels et négociation collective sur les gains de productivité.
  • Concurrence et souveraineté : ouvrir les marchés domestiques tout en protégeant les infrastructures critiques et la recherche stratégique.
  • Fiscalité intelligente : bascules d’assiette vers les rentes et les émissions, afin de récompenser l’investissement et l’innovation bas carbone.

Chaque pilier sert la même boussole : une réforme économique qui concilie efficacité et équité, en assumant que l’allocation optimale passe par des règles, pas par l’abstention publique.

Inégalités économiques : l’effet sablier s’accentue, quelles réponses ?

Les classes moyennes des économies avancées restent prises en étau entre emplois très qualifiés et tâches peu valorisées. Cet effet sablier se lit dans la géographie des salaires et la qualité des emplois, plus que dans la seule moyenne des revenus. D’où l’importance d’indicateurs distribués — salaires médians, dispersion intra-entreprise, accès effectif aux services essentiels.

Plusieurs travaux sur Branko Milanovic, accessibles via sa page d’auteur sur Atlantico, détaillent comment la montée de l’Asie a relevé des centaines de millions de personnes tout en comprimant certains segments occidentaux. La réponse ne peut être seulement protectionniste : elle doit viser la montée en gamme des territoires et la constitution de « biens communs productifs » (compétences, data, énergie décarbonée). L’angle mort à éviter : confondre bouclier tarifaire et stratégie de prospérité.

Sans dispositifs de justice distributive — fiscalité des rentes, négociation de branche, accès garanti à la formation — la transition restera incomplète. L’économie réelle tranche vite : des protections isolées ne remplacent ni une stratégie d’investissement, ni des parcours professionnels sécurisés.

Quelle gouvernance pour l’après-néolibéralisme ?

L’après-néolibéralisme appelle une gouvernance qui assume les arbitrages. Clubs climatiques, règles anti-dumping carbone, clauses sociales dans la commande publique : le droit suit l’économie, pas l’inverse. Une réflexion structurée s’esquisse dans La nouvelle grande transformation, qui interroge l’articulation entre souveraineté ouverte et coopération sélective.

Sur le plan politique, l’adhésion dépendra d’une grammaire simple : objectifs mesurables, calendriers clairs, partage visible des gains. La réputation des institutions se jouera sur la capacité à délivrer des résultats tangibles au-delà d’un cycle électoral. Dernier mot : un cadre crédible ne promet pas tout à tous ; il priorise et rend des comptes.

Branko Milanovic, économiste : « L’ère du néolibéralisme est révolue, il est temps d’imaginer un nouveau modèle économique »

Louis Murgia est un journaliste économique chevronné, reconnu pour sa capacité à décrypter les enjeux complexes de l’économie contemporaine. Après des études en sciences économiques et politiques, il a débuté sa carrière dans la presse spécialisée avant de rejoindre la rédaction de plusieurs grands quotidiens nationaux. Au fil des années, Louis a couvert une vaste gamme de sujets, allant des politiques budgétaires aux dynamiques des marchés financiers, en passant par les réformes structurelles. Son approche rigoureuse et pédagogique lui a valu une réputation d’excellence dans le journalisme économique.

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